samedi 22 octobre 2011

En fait, Yacef, c'est Youssouf.


Dans Tout, tout de suite Morgan Sportès fait, sur près de 400 pages, la narration circonstanciée de l'affaire dite "du gang des barbares" : l'auteur raconte en détails comment, en 2006, Youssouf Fofana et sa bande ont enlevé, torturé et tué Ilan Halimi, un jeune Juif de 24 ans qu'ils avaient choisi en le pensant riche parce que Juif précisément (et non l'inverse, ce qui aurait été tout aussi con). J'ai entendu Morgan Sportès affirmer que pour écrire ce livre, il avait lu les 8 000 pages du rapport d'enquête. On le croit volontiers parce que lire Tout, tout de suite, c'est comme regarder "Faites entrer l'accusé", sans le cuir noir de Christophe Hondelatte et sans la petite musique du générique (qui fait un peu peur, soit dit en passant). Par contre, il y a bien tous les détails et la dramatisation qui te font trembler sur ton canap' (par exemple, des phrases telles que :"il ne la rappellera jamais plus" ou bien "Elie n'a plus que 23 jours à vivre"). Quand on referme l'ouvrage, on sait tout sur cette affaire et sur chacun des protagonistes. On a lu jusqu'au bout pour savoir si ce salaud de Yacef va pourrir en prison ou s'il va s'en tirer, mais en fait on le sait déjà parce que le procès en appel a eu lieu en 2009 et que les membres du gang se trouvent enfermés en ce moment même.










Sa seule force, le roman la tire de la réalité : s'il est captivant, c'est parce que cette affaire l'est. En elle-même, l'affaire du gang des barbares comportait assez de bêtise, de violence et d'absurdités pour se poser, il y a quelques années, comme un immense succès médiatique : Youssouf Fofana faisait alors la une des journaux du monde entier. Mais Morgan Sportès, lui, a été plus haut et loin que tout le monde et il a voulu montrer ce fait divers comme un symptôme du mal dont notre société serait atteinte. Le plan de Yacef qui mène à l'assassinat de sa victime cristallise d'après l'auteur tous les problèmes qui gangrèneraient la France d'aujourd'hui, ou du moins les banlieues des grandes villes : chômage, pauvreté d'esprit, conformisme, superficialité, appât du gain ... La liste est longue, aussi longue que celle qui regroupe les chefs d'inculpation de la joyeuse petite bande. Pour bien nous faire comprendre son propos, Morgan Sportès utilise au moins deux procédés : d'abord, chaque chapitre porte en exergue la citation d'un philosophe, d'un rappeur ou d'un sociologue qui va dans le sens de ce qu'il nous raconte. Le titre du roman est d'ailleurs extrait d'un morceau du rappeur Booba. Ensuite, et je trouve que c'est là le plus horripilant, le romancier ponctue la narration de petites incises ironiques, qui vous disent quoi penser de tel ou tel agissement. Parfois il se moque de ses personnages, parfois on sent qu'il porte sur eux un regard haineux. Avec une onctuosité narquoise, il utilise un langage soi-disant de racaille, faisant mine de ne pas y toucher, et il rajoute même une traduction entre parenthèses : "Wesh miss ? (ça va miss ?)". Il me rappelle ces vieux profs de français qui faisaient semblant de mal prononcer les mots anglais passés dans le langage courant de peur de faire trop djeuns. Par conséquent une petite question est née dans ma tête : comment peut-on prétendre saisir quelque chose de la société actuelle si d'emblée, on prend le parti de se placer au-dehors d'elle, voire au-dessus d'elle ? Tenir un bon fait divers n'était pas suffisant : il aurait fallu avoir le talent de l'exposer, de le décortiquer sans se laisser manger par ses sentiments, c'est-à-dire en se plaçant au même niveau que les protagonistes. La bonne distance pour étudier la nature humaine étant celle qui mène d'un humain à l'autre. Je trouve que le roman aurait eu plus de force si l'auteur n'y avait pas glissé son regard critique et s'il avait laissé assez de crédit au lecteur pour le croire capable de penser par lui-même. Morgan Sportès, qui affirme s'être inspiré de la démarche de Truman Capote qui écrivait dans les années 50 De Sang-froid, échoue là où l'écrivain américain a excellé. Tout, tout de suite souffre en fait des mêmes maux qu'il reproche à ses personnages : malgré l'énorme travail de recherche que l'auteur a visiblement effectué, il va trop vite, dans la superficialité et dans le jugement facile.

On me signale dans l'oreillette que ce livre est toujours en lice pour le prix Goncourt à l'heure qu'il est : s'il l'obtient, ça ne fera que confirmer l'idée que j'ai des prix littéraires et des ouvrages qu'ils récompensent la plupart du temps ...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire